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De Fizi au sommet du pouvoir : le parcours d’un grand serviteur de l’État, Célestin Anzuluni Bembe Isilonyonyi, une vie au service de la République

Célestin Anzuluni Bembe Isilonyonyi appartient à cette génération de responsables politiques congolais dont les trajectoires individuelles se confondent étroitement avec les grandes ruptures de l’histoire nationale. Son nom demeure durablement inscrit dans la mémoire politique du pays, en particulier en raison de son rôle lors des périodes charnières de transition institutionnelle et de son implication dans les travaux de la Conférence nationale souveraine (CNS), moment fondateur de la quête démocratique congolaise.

Homme d’État rigoureux et de principes, profondément attaché à la discipline et à la constance dans l’action publique, il se distinguait par la fermeté et la sérénité de ses prises de position sur les grandes questions nationales et transnationales. Fin analyste et connaisseur averti des réalités politiques et sociales de la République démocratique du Congo, en particulier de sa partie orientale, il fut durant de nombreuses années une voix écoutée, respectée et souvent consultée au sein de la classe politique, y compris par ses adversaires.

Fils de M. Alenge Lufungula et de Mme Apendeki Songolo, né le 25 février 1943 à Mukera, dans le territoire de Fizi, au Sud-Kivu, Célestin Anzuluni Bembe Isilonyonyi grandit dans une région frontalière caractérisée par une forte mobilité humaine, une pluralité culturelle et une politisation précoce. Dès l’âge de neuf ans, il quitte son village natal pour poursuivre sa scolarité à Fizi-centre, où il effectue les deux premières années de l’école primaire à l’EP Fizi, avant de poursuivre la troisième et la quatrième année à Baraka, puis d’achever son cycle primaire à Bujumbura, au Burundi, en 1958.

Ce parcours scolaire, déjà marqué par une dimension transfrontalière, illustre les dynamiques propres à l’Est du Congo, où les frontières héritées de la colonisation n’ont jamais constitué un obstacle aux échanges sociaux, culturels et intellectuels des peuples.

Animés par le souci de voir leur enfant poursuivre ses études, ses parents l’envoyèrent ensuite à Kasongo, dans l’actuelle province du Maniema, pour y effectuer la septième année préparatoire ainsi que les deux premières années du secondaire, à une époque où l’enseignement colonial orientait les élèves vers les filières de pédagogie, d’agronomie ou le séminaire.

Les bouleversements politiques consécutifs à l’indépendance, notamment les événements liés à l’assassinat de Patrice Lumumba et la fuite de nombreux missionnaires, le conduisirent à Bukavu en 1961. Il y est inscrit à l’Athénée royal, aujourd’hui Athénée d’Ibanda, où il obtient son diplôme d’État en 1965. Cette formation s’achève dans un contexte d’instabilité nationale profonde, qui forge durablement sa conscience politique et son intérêt pour les affaires publiques.

La même année, il s’installe à Kinshasa et intègre l’Université Lovanium, actuelle Université de Kinshasa, où il poursuit des études en sciences commerciales, administratives et consulaires. Il obtient sa licence en 1969, au sein d’une promotion restreinte de quatre étudiants, signe de l’exigence académique de la filière à l’époque. Durant ses années universitaires, il s’implique activement dans la vie estudiantine et assume, de 1968 à 1969, la présidence de l’Union générale des étudiants du Congo (UGEC).

Sa vie professionnelle débute immédiatement après l’obtention de sa licence. En 1970, il est recruté à Air Zaïre, compagnie aérienne nationale emblématique. Pendant sept ans, il y acquiert une solide expérience de gestion au sein de cette entreprise publique stratégique, à l’intersection de l’administration, de l’économie et du politique, en assumant les fonctions de directeur financier.

En 1977, il rejoint l’Office zaïrois de contrôle (OZAC), devenu aujourd’hui l’Office congolais de contrôle (OCC), où il occupe les fonctions d’administrateur financier pendant quatre ans. Ce passage renforce sa maîtrise des mécanismes de régulation économique, de contrôle des échanges et de gestion financière de l’État.

Son entrée formelle dans l’arène politique nationale intervient en 1981, lorsqu’il est nommé conseiller financier au sein du cabinet du Premier Commissaire d’État, le citoyen Nguz a Karl-i-Bond. Cette fonction le place au cœur des arbitrages économiques d’un État confronté à de graves difficultés, marquées notamment par l’endettement extérieur et les programmes d’ajustement structurel. Le Premier ministre remet sa démission sept mois plus tard, entraînant la chute du gouvernement.

Cet événement l’oblige à retourner à l’OZAC, mais l’expérience aura définitivement ancré son engagement politique.

En 1982, il se présente aux élections législatives et est élu commissaire du peuple – équivalent de député national – pour la circonscription de Fizi. Cette élection marque son retour sur la scène locale et confirme son ancrage territorial dans une région longtemps marginalisée dans les centres de décision.

Très rapidement, le nouvel élu se démarque par la qualité de ses interventions au sein de l’hémicycle, recherchant constamment le débat public et n’hésitant pas à interpeller les ministres afin qu’ils rendent compte de leur gestion.

Sa trajectoire parlementaire est ensuite fulgurante : il devient successivement président de la Commission économique et financière du Parlement, puis membre du Bureau du Parlement en qualité de premier vice-président, et enfin président du Parlement zaïrois en 1987, fonction qu’il exerce jusqu’en 1994.

Il se trouve alors à la tête de l’organe législatif à l’un des moments les plus critiques de la Deuxième République, entre pressions démocratiques internes, isolement international et contestations populaires croissantes.

Avec l’ouverture politique du début des années 1990 et la convocation de la Conférence nationale souveraine, les accords politiques donnent naissance à une nouvelle institution législative, le Haut Conseil de la République, en 1992.

À l’issue des concertations politiques entre les Forces politiques du conclave et l’Union sacrée de l’opposition radicale (USOR et Alliés), le Parlement dirigé par le président Célestin Anzuluni Bembe Isilonyonyi fusionne avec le Haut Conseil de la République pour créer le Haut Conseil de la République – Parlement de transition (HCR-PT) en février 1994.

Il est alors appelé à assumer la vice-présidence du HCR-PT de 1994 à 1997, aux côtés de Mgr Laurent Mosengwo Pasinya, alors évêque du diocèse de Kisangani. Cette institution incarne une tentative fragile de transition négociée vers le pluralisme, dans un climat de tensions extrêmes. Son rôle confirme son statut d’acteur politique majeur, capable de dialoguer avec l’ensemble des forces politiques, sociales et religieuses.

La chute du régime de Mobutu en mai 1997 bouleverse profondément son parcours. Contraint à l’exil, il quitte Kinshasa le 14 mai 1997 pour séjourner pendant cinq ans au Bénin, avant de poursuivre son exil en Occident. Cette période marque une rupture personnelle profonde. Marxiste de longue date, il se convertit alors au christianisme, réorientant sa réflexion sur l’éthique du pouvoir et la responsabilité morale des dirigeants.

Il rentre en République démocratique du Congo en 2004, à l’occasion de la transition post-conflit, et fonde avec ses pairs un regroupement politique d’opposition, l’Union sacrée pour l’alternance, dont il devient le modérateur.

Décédé le 16 janvier 2026 à Ath, en Belgique, où il suivait des soins médicaux, Célestin Anzuluni Bembe Isilonyonyi laisse derrière lui une veuve profondément éprouvée, son épouse et fidèle compagne depuis 1965, Madame Agrippine Amnazo Wabingulilwa. Il était père, grand-père et arrière-grand-père, laissant également une large descendance familiale à laquelle il demeurait profondément attaché.

Père protecteur et présent, il a transmis à sa famille des valeurs fondamentales telles que l’amour du prochain, le sens du partage, l’importance du travail et la simplicité.

La République perd un homme d’État profondément attaché à son pays, un responsable politique loyal, fidèle à ses principes et à ses convictions, qui aura marqué ses pairs et l’histoire nationale.

Il lègue un héritage politique à la fois dense et complexe, fait d’engagement institutionnel soutenu, de choix parfois controversés, d’épreuves d’exil et d’une constance remarquable dans la défense de l’idéal d’alternance démocratique. Il laisse également une descendance engagée dans la vie publique, notamment son fils Floribert Anzuluni Isiloketshi, actuellement ministre de l’Intégration régionale dans le gouvernement Suminwa II.

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